La petite sirène

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Conte danois. 


Il y a très longtemps, le Roi des eaux vivait tout au fond de la mer dans un merveilleux palais. Ce roi avait six filles très jolies, à la voix douce et claire. Mais la plus belle était la plus jeune : on l’appelait la petite sirène.

Comme ses sœurs, la petite sirène rêvait de connaître le monde des hommes. Mais elle n’avait pas le droit d’y aller avant son quinzième anniversaire. Elle aimait tant écouter ses sœurs aînées lui raconter ce qu’elles avaient vu là-haut : le coucher du soleil sur la mer, les étoiles qui brillent dans la nuit, les voiliers qui filent au gré du vent, et les grands oiseaux qui planent sur l’eau… Elle soupirait :
– J’en ai assez d’attendre ! Il me tarde d’avoir quinze ans, pour découvrir les merveilles de la Terre !

Enfin, ce jour arriva… Ses sœurs vinrent chanter pour elle puis s’exclamèrent :
– Petite belle, aujourd’hui c’est ton tour d’aller là-haut. Va et reviens vite nous raconter tout ce que tu as vu !
La petite sirène les embrassa une à une et, tout heureuse, elle s’élança vers la surface. Elle admira le soleil couchant puis vit le ciel se couvrir d’étoiles scintillantes. Au loin, un bateau arriva. Elle entendit de la musique et vit même des feux d’artifice. On fêtait l’anniversaire d’un prince.
– Quelle merveille ! s’exclama la petite sirène. Et comme ce prince est beau !

La petite sirène ne se lassait pas d’admirer la fête. Hélas, peu à peu, le ciel étoilé laissa place à de vilains nuages noirs, le vent souffla très fort et l’océan se déchaîna. La tempête secouait le bateau dans tous les sens. Quel affolement sur le pont ! Soudain, une énorme vague fit chavirer le navire et son équipage. Le prince, lui, ne savait pas nager et il coula au fond de l’eau.
– Le prince se noie ! s’écria la petite sirène.
Vite, elle plongea jusqu’au jeune homme et le prit dans ses bras. Il était évanoui, alors elle le ramena au rivage. Il avait l’air si doux qu’elle déposa un baiser sur ses lèvres avant de le laisser sur la plage. Ensuite, elle se cacha derrière un rocher jusqu’à son réveil. Au petit jour, la fille d’un roi voisin vint se promener sur la plage. Elle vit le prince, caressa son visage et courut chercher de l’aide. La sirène observait le jeune homme, mais lui ne la remarqua même pas ! Elle se sentit bien triste et plongea pour retourner au fond de la mer.

« Quel dommage que je ne puisse pas me montrer au prince, pensait-elle. Que dirait-il de ma queue de poisson ! Il ignore que c’est moi qui l’ai sauvé, car il a vu une autre jeune fille en se réveillant ! »

Les jours passèrent. La sirène nageait souvent jusqu’au château pour apercevoir le prince à sa fenêtre.

« Ah ! si j’avais des jambes, pensait-elle, j’irais lui dire que c’est moi qui l’ai sauvé. »

Elle était si malheureuse qu’elle se rendit à la grotte de la terrible sorcière de la mer…
– Je sais ce que tu veux, petite sotte ! rit la sorcière. Tu veux aller sur la terre pour que le prince t’aime comme tu l’aimes… C’est dangereux ! Le monde des hommes n’est pas fait pour les sirènes !
– S’il te plaît ! s’écria la jeune fille, je voudrais le voir, juste un moment…
– Très bien, grogna la sorcière. Bois cette potion magique et ta queue de poisson se changera en jambes. Mais, je te préviens, chacun de tes pas sera une souffrance !
– Ça m’est égal, dit la jeune fille.
– Réfléchis ! gronda la sorcière, si tu bois la potion, tu ne redeviendras jamais une sirène. Et si ton prince en épouse une autre, tu mourras de chagrin et tu ne seras plus qu’une écume blanche sur la mer…
– Tant pis, murmura la petite sirène.
– Dernière chose, ajouta la sorcière, en échange de belles jambes, tu dois me donner ta voix.
– Mais… protesta la petite sirène, si je te donne ma voix, je ne pourrai pas parler au prince !
– à toi de voir ! rugit la sorcière. C’est mon prix pour tes jambes ! Allez, approche, que je te coupe la langue ! La petite sirène hésita. Puis elle s’approcha et la sorcière lui coupa la langue ! Elle repartit avec le flacon de potion magique et nagea jusqu’au château du prince. Sans attendre, elle s’assit sur l’escalier de marbre et but la potion. Tout à coup, elle eut l’impression que son corps était coupé en deux et ce qu’avait prédit la méchante sorcière arriva : deux jolies jambes avaient remplacé sa queue de poisson. Juste après, le prince apparut à sa fenêtre.
– Bonjour mademoiselle, dit-il. Comment t’appelles-tu ?
La petite sirène ne pouvait pas lui répondre puisqu’elle n’avait plus de langue ! Elle lui lança un regard si doux et si triste que le prince murmura :
– Petite belle… tu as perdu ta langue ?
Il la croyait muette et perdue, alors il vint la chercher. Mais chaque pas était une horrible souffrance pour la jeune fille. C’était comme si elle marchait sur des aiguilles. Mais au fond, cela lui était bien égal car elle avait retrouvé celui qu’elle aimait !

Les jours suivants, le prince passa tout son temps avec la petite sirène. Il lui donna une jolie chambre et lui fit faire des robes en soie et en dentelles. Un bal eut lieu au château. La petite sirène avait bien mal aux pieds mais elle dansa comme une vraie princesse ! Ce soir-là, le prince lui dit :
– Tu es ma seule amie. Tu es si douce, ma petite fille muette. Je vais te confier un secret : c’est curieux, tu ressembles à la jeune fille qui m’a sauvé la vie, la nuit où j’ai failli me noyer. Depuis, je ne cesse de rêver d’elle !
Le cœur de la petite sirène se serra. Elle comprit alors que le prince ne l’aimerait jamais comme il aimait la jeune fille de la plage.
Chaque jour, leur amitié grandissait. Hélas, ce qui devait arriver arriva.  Le roi annonça à son fils qu’il avait retrouvé la princesse qui lui avait porté secours. C’était la fille du roi voisin et il l’avait invitée au château pour la remercier. Quand la belle princesse apparut, le prince la reconnut immédiatement. Il s’exclama :
– Oui, c’est bien toi qui m’as sauvé sur la plage. Et ce jour-là, j’ai décidé que je t’épouserai ! Puis il prit les mains de la petite sirène et lui dit :
– Je suis si heureux  ! j’espère que tu es contente pour moi, car je t’aime comme si tu étais ma sœur.
Le lendemain, tambours et trompettes annoncèrent le mariage du prince. La petite sirène crut qu’elle allait mourir de chagrin, comme l’avait prédit la sorcière de la mer… Cette nuit-là, la petite sirène pleura beaucoup. Mais finalement, elle pensa :

« Puisque mon prince est heureux ainsi, je ne regrette rien.  Ma place n’est pas sur la terre, je retourne à la mer… »

Et, avec courage, elle entra dans les flots glacés, prête à mourir. Mais elle ne se changea pas en écume… Une brise de mer la souleva doucement et des petites fées, légères comme des papillons, lui tendirent la main. Elles chantèrent :
– Bienvenue petite belle, nous sommes les filles de l’air ! Tu es vaillante et courageuse, désormais tu es l’une des nôtres. Envole-toi avec nous !
Ainsi la petite sirène ne mourut pas, et elle devint une fille de l’air. Doucement elle souffla dans les voiles des grands navires pour les faire danser sur la mer…

Adaptation : Valérie Chevereau
Illustration : Cathy Delanssay
Réalisation : Nicolas Blondel
Production audio : Les Disques Pavillon