Chroniques d'un été québécois

TV5MONDE

Un périple littéraire de Samuel Rozenbaum

Je n’ai pas fait exprès d’arriver là où je suis


« Je n’ai pas fait exprès d’arriver là où je suis. »
Voilà les premiers mots que Florent m’a dits. Du moins après les politesses d’usage. Il s’explique, il s’expose. Il me parle de  son parcours de musicien de seconde zone qui se transforme un jour en celui d’un programmateur éclairé et passionné. « Je n’avais pas prévu cette voie, mais récemment j’ai compris qu’en fait c’était là où je devais être. Sans m’en apercevoir, je me suis octroyé une mission, et elle est devenue d’autant plus limpide lorsque j’ai compris pourquoi j’avais pleuré devant un concert l’an dernier. J’aspire à être un lien entre le public et les arts, un pont, je veux permettre à d’autres d’être touchés par ce qui me bouleverse. » Je le connais à peine que je le hais. Il est rayonnant, je l’envie. Il est sincère, je le jalouse. Je n’ai pas fait exprès d’arriver là où je suis moi non plus, alors pourquoi n’ai-je pas accès, comme lui, à cette zone VIP ? celle qui semble si lumineuse, si agréable, si simple. Où est cet espace de la révélation quasi-divine ?

Je suis constamment perdu, comme une barque isolée en plein océan, fervent croyant de n’être qu’un faussaire. J’ai l’impression pressante d’être un comédien égaré sur le plateau d’un film pour lequel il n’a pas été engagé. J’ai passé le casting d’un navet, d’un film de série B aux dialogues calamiteux et surfaits, et me voilà errant sur le tournage d’une œuvre cinématographique majeure et culte. Comment leur avouer le quiproquo ? Je n’ai d’autre choix que de faire semblant. Toujours faire semblant. J’improvise difficilement, je mime les autres, bien meilleurs que moi, je retarde le moment où ils remarqueront tous l’erreur, où ils se rendront compte de la chance insolente et douteuse dont je fais l’expérience. L’intestin noué, je redoute l’instant où il me faudra rendre des comptes à ceux que j’aurai biaisés malgré moi. Alors, par crainte de devoir rembourser chaque bonheur emprunté, je n’ose que frôler les saveurs. Je suis perdu si j’y prends goût. J’ai des tendances addictives, il me faut être précautionneux.

Ici aussi — particulièrement ici — je sais que je ne suis qu’un imposteur. En plein cœur du premier Festival de la Chanson de Tadoussac auquel je participe, je redoute ma fin proche. La programmation idéale se transforme en poids. Elle regroupe ce qu’il faut de valeurs sûres à mes oreilles, d’artistes dont je peux chanter le répertoire par coeur, et de nouveautés qui m’attirent sur le papier, mais entouré de vrais artistes, de vrais journalistes, de vrais festivaliers, de vrais musiciens, de vrais mélomanes, je sais que je vais me risquer à impressionner. C’est ridicule, je devrais plutôt me cacher, chercher à me fondre dans la masse, prétendre être bien né, appartenant à leur caste. Sauf que la crainte qui est mienne de ne pouvoir que décevoir m’impose au contraire à repousser mes limites et le moment où je serai démasqué, découvert, hué dans une tentative désespérée et désespérante de briller. Je suis comme l’amoureux transi face au désintérêt de celui qu’il convoite, idiot et irrationnel.

Florent continue de me parler, je suis déjà ailleurs. Je dérive sur mon bateau, étourdi par le roulis. Je pense à tous ceux que j’ai prévu d’interviewer ces prochains jours. Je fomente le plan alambiqué qui me permettra de contourner mes lacunes évidentes. Je vais m’inventer une panne d’inspiration afin de tous aller les questionner à son sujet. Si j’ai le syndrome de la page blanche, peut-être ne me jugeront-ils pas, peut-être même que j’arriverai à leur faire croire que je suis un des leurs, un créateur.

 

L’idée était simple

L’idée était simple : piller les techniques de chacun pour en faire les piliers de mes écrits. En somme, copier et faire croire à du contenu original. Sauf qu’à chaque nouvelle discussion, je me perds un peu plus pour de vrai. L’angoisse de la panne devient une réalité que je ne connaissais pas jusqu’ici. L’inspiration est peut être une étincelle qu’il suffit de capter, mais la création a l’odeur de la transpiration. Et je suis trop propre, trop avare du moindre effort. Je n’ai d’autre choix que de me punir, un peu trop bon élève quand il s’agit de se terrer dans l’héritage judéo-chrétien que je connais par chacune de mes cellules.

De fait, je m’interdis le bonheur dans ce village où chaque perspective promet la quiétude. J’esquive tout ce qui ressemblerait au plaisir, comme aller espionner les baleines ou dénicher les plus vieux édifices du premier village québécois. Je passe la majeure partie de mes journées à questionner des artistes puis à me questionner, à me torturer l’esprit sans m’autoriser à apprécier les spectacles proposés. J’ai bien essayé, mais chaque tentative me renvoie l’image du traitre que je suis, de celui qui n’est pas à sa place. Alors, en contrepartie, chaque soir, je me couche tôt comme l’enfant qui a fait une bêtise et qui paie de son temps de jeu. Une fois au lit, le sommeil repousse son arrivée, me laissant hagard, les yeux figés au hasard sur un point du plafond. À chaque coucher, le même scénario dans mon crâne. En  boucle s’entrechoquent les visages et formules de tous ceux que j’ai interrogé. Comme dans un grand repas de famille où chacun y va de son avis et personne ne s’écoute, les répliques fusent.

« La panne d’inspiration c’est comme le trajet pour Tadoussac. C’est long, la vue n’est pas intéressante. Que des arbres qui cachent tout. Et d’un coup, ça s’ouvre. La route dans les bois où tu ne vois rien vaut la peine pour le résultat final. » Damien Robitaille termine sa phrase à l’exact moment où il tend le sel à Ismaël des Sages comme des sauvages. Ce dernier en profite pour enchaîner, comme s’il avait reçu le témoin d’une course de relai : « L’inspiration c’est un faux départ, ce n’est que le début des problèmes. C’est surévalué ». Xavier Lacouture termine sa bouchée en faisant signe qu’il partage cet avis : « C’est un fantasme, un malentendu. C’est quelque chose qui te vient à l’esprit et que tu n’as pas maitrisé. C’est une piscine à résurgence. Le bassin est plein, l’eau déborde un peu et on se dit : tiens, j’ai une idée ». Bougon comme toujours, soucieux de cacher le vrai gentil qu’il est en fait, Dick Annegarn se dévoile rarement. Peut-être est-il un faussaire lui aussi, un bon comédien cantonné aux rôles à la Bacri.  Grincheux,  il  y  va  de  son  commentaire  :  «  De tout façon, celui qui est obligé d’être inspiré va être dans le manque d’inspiration permanent. » Joseph Edgar se sert des crudités en entrée et enchaîne sur cette lignée comme s’il ne voulait surtout pas me rassurer : « Je n’ai jamais eu le syndrome de la page blanche, peut-être parce que je ne suis pas du genre à avoir peur avant d’avoir à avoir peur ». Au milieu de ces interactions trop rapides pour mon cerveau, je suis paumé. Plus douce, Ava des Sages comme des sauvages cherche à me rassurer : « L’inspiration c’est un animal à apprivoiser. Il n’est jamais très loin, il faut l’approcher doucement, ne pas lui en demander trop. »

« Moi, devant la panne, je fais l’autruche. Je prétends que ce n’est rien. Je me fais happer par d’autres choses, je file dans la digression ». Dimoné tombe toujours à pic. Je savais que je pouvais compter sur les copains pour être aussi lâche que moi. Ça me rassure. Un court silence s’installe. Bertille des Wallace prend la parole : « Face au blocage, j’apprends à accepter cet état, à le laisser et à passer à autre chose. D’expérience, maintenant, je sais que ce ne sera que plus fluide plus tard. » « Pareil, je ne me torture pas quand l’inspiration ne vient pas. Je prends mon temps, même quitte à décaler une sortie d’album ». Les premiers mots de Karim Ouellet sur le sujet m’importent. J’ai été happé par son dernier album et m’y suis retrouvé dans ses textes aux accents tristes et désorientés. Si lui connaît aussi ces péripéties, peut être que ce passage à vide est temporaire et que je peux l’accepter.

Je les regarde tous, un à un, cette quinzaine d’artistes que j’ai croisé ces trois derniers jours dans les salons de cet hôtel. Ils viennent d’enchainer une tirade commune sans que je ne pige quoi en retenir. Ça me stresse. Que suis-je censé faire de ces allégories alambiquées, de leurs phrases perchées dignes d’un Yoda ou d’un vieux moine tibétain ? Mathilde Côté choisit ce long silence pour s’en mêler : « Samuel, si ça peut t’aider, sache que l’angoisse m’est nécessaire dans le processus d’inspiration. Tu n’es pas forcément seul dans ce cas là. »

Il y a encore dix minutes, j’étais fier

Il y a encore dix minutes, j’étais fier d’avoir trouvé une parade pour arriver en retard à ce concert. J’avais fixé un rendez-vous à l’autre bout du village pour m’assurer que le temps de parcours serait rallongé, que la traversée de Tadoussac de bout en bout, d’un pas lourd et lent, m’obligerait à la curiosité touristique. J’espérais céder à chaque façade, chaque magasin, chaque restaurant, chaque habitant, chaque festivalier. Tout dévisager pour ouvrir la porte du Café du Fjord une fois le tour de chant des Sages comme des sauvages bien entamé. M’asseoir au rappel, quand il ne reste plus le temps de s’ennuyer, m’installer quand le regret n’a plus l’espace de devenir réalité.

J’ai des tendances fluides à me persuader du caractère définitif de mes goûts. Pourtant, là, je comprends que je me suis trompé tant les filles derrière moi m’énervent. Leurs bavardages m’irritent. Leurs simples chuchotements deviennent des cris stridents à mes oreilles. J’ai la même impression que dans les avions où je touche le gros lot : le gamin turbulent qui choisit l’arrière de mon siège pour débuter sa formation de percussionniste tribal. Paris CDG- Montréal YUL, sept heures de bonheur tourmenté.

J’ai découvert les sauvages plus tôt cette année, à Paris, lors d’une première partie au Café de la Danse. À peine entamaient-ils le deuxième couplet de leur premier morceau, que je regrettais d’être arrivé si tôt. Ou trop tard pour avoir une place assise. J’aime le confort vulgaire qui propose que l’on s’avachisse pour crier silencieusement à la face des autres à quel point on se fait suer. Rien ne m’avait enthousiasmé durant leur prestation. Leurs déguisements ridicules, leur présence scénique insipide, leurs musiques rébarbatives. Alors quand la semaine dernière j’ai appris que nous allions partager le bus entre Montréal et Tadoussac, lorsque j’ai compris que nous serions colocataires pour sept longues heures dans sept petits mètres carrés, partageant à la fois l’oxygène étouffant, les vrombissements assommants et les paysages redondants des longues routes québécoises, je fus pris d’une angoisse démesurée, d’une anxiété pesante, d’une trouille gonflée à l’hélium. Qu’allais-je pouvoir dire si la discussion nous menait à parler de leurs chansons ?

Dans ce bus plus petit qu’un bus, entouré des deux sauvages que je déplore artistiquement, j’ai peur d’avoir à trahir mes idéaux, d’être de ceux qui ne savent dire ce qu’ils pensent que de dos et si possible dans l’obscurité. J’ai toujours eu peur quand je ne suis pas dans le noir. Lancé sur les grandes lignes droites à perte de vue, Montréal s’éloigne derrière nous et j’oscille entre le désir rassurant de rester silencieux, de ne pas me mouiller, de m’engoncer tel un ermite, et ce fâcheux besoin d’être accueilli, accepté, compris, aimé, et surtout incommensurablement acclamé. Alors je joue au sociable, je papote, je blague, je questionne, j’écoute. Je deviens de ces faibles qui sympathisent avec l’ennemi. Au comble de mon horreur, l’ennemi en question se révèle amical, drôle, touchant, plus proche de moi que je ne l’aurais imaginé. Je nous découvre une idole en commun, Louis CK. Comment pourrais-je les rejeter désormais ? C’est bien le scénario que je redoutais tant il m’est plus facile de rejeter les œuvres de ceux qui me sont antipathiques. Ce n’est malheureusement pas le cas cette fois. Alors depuis notre arrivée au Festival de Tadoussac, mon malaise ne fait que s’accentuer. J’ai l’impression de les manipuler, de bâtir une amitié sur un mensonge. Chaque jour, au petit déjeuner, je crains de leur révéler mon secret. L’inconfort devenant handicapant, j’ai dû réagir. Je me devais d’assister au concert de cet après-midi pour me libérer, créer un contexte favorable pour me décharger. Dire aux deux sauvages le mal que je pense de leur art. Je n’avais pas envisagé l’autre scénario.

Celui où je pige que je me suis trompé. Celui où je veux faire taire par n’importe quel moyen les deux filles agaçantes derrière moi pour me laisser bercer par les voix alliées et harmonisées qui me portent ailleurs. Je ne sais où et ça importe peu. Je n’ai plus qu’une envie : que le concert dure et dure encore. Je veux décrypter ce qui m’émeut, ce qui me transporte. Est-ce le jeu de guitare que je dévore des yeux ? l’étrangeté suggérée par le bouzouki ? les percussions hypnotiques qui m’attirent dans un pays que je ne connais pas ? Alors que la chanson se termine, alors que je n’arrive pas à mettre de mot sur mes sensations, alors que je me surprends au trémoussement léger bercé par les mélodies qui se fixent dans ma tête, je saisis que j’ai basculé de l’autre côté, de leur côté. Depuis le début nous étions du même monde et je ne cessais de voir la prétendue barrière qui se dressait entre eux et moi. Ça remonte à loin la dernière fois qu’un groupe de musique s’est adressé à mon corps sans passer par ma tête.

Peut-être que la réponse est là : la fois précédente j’étais trop dans l’intellect, dans le jugement de l’apparence, physique et musicale. Ou alors c’était une attente nécessaire. Le Québec vient de me donner un coup de pouce supplémentaire. L’aide indispensable. Après tout, ce ne serait pas la première fois qu’il m’accompagne pour changer mes habitudes. Demain, il me faudra trouver nouvelle une parade. Me débrouiller pour assister à l’intégralité du concert des Sages comme des sauvages. Je décalerai des rendez-vous s’il le faut. Je dois réitérer cette expérience, voir de quoi je suis capable lorsque mon cerveau ne s’en mêle pas.

Les voyages ne sont jamais gratuits

Les voyages ne sont jamais gratuits, je paie cher mon exil intérieur. Maux de dos, de cou, de tête, et surtout une frousse inextinguible de l’inconnu. Je commençais à envisager de pouvoir me sentir bien à Tadoussac qu’on nous embarque pour une nouvelle journée de trajet. Douze heure de plus de bus plus petit qu’un bus et de traversier pour rejoindre le nord de la Gaspésie. Pour tuer le temps, je ferme les yeux et je retourne questionner ceux qui accompagnent mon coucher chaque soir. Je sais qu’il est difficile de transmettre ses recettes, parfois par peur du ridicule, parfois par envie  de les garder pour soi, mais je les supplie de mon regard, les implore de passer à table, même si nous y sommes encore et toujours quand je viens les voir dans ma tête.

Xavier Lacouture se lance. « La page blanche c’est quelque chose de génial en fait. Rien au monde ne peut procurer plus d’émotions qu’elle. Quand on commence à poser des mots, on censure, on doute. L’abime de ce vide, en fait, c’est la peur d’y aller. » « L’inspiration c’est surtout un état d’esprit. Ça vient des tripes. » Samuele a ce don de me faire comprendre simplement que ça va m’être compliqué. Je ne sais pas écouter mes tripes. Je ne sais pas l’intuition. Avec l’air de s’excuser, une fois s’être assuré que personne d’autre ne voulait  prendre  la  parole, Erwann des Wallace se livre. « Parfois, il y a des textes qui arrivent en intégralité dans la tête, mais c’est rare pour moi. Si j’étais facteur, je pourrais attendre une fois par an que ça se produise, mais c’est mon métier, je suis obligé de provoquer. Écrire c’est ce qui va me permettre de manger. Alors je cherche l’inspiration. Je m’établis un cadre de travail à partir d’une phrase entendu à la télé, un titre de journal, un dialogue des Feux de l’amour. C’est justement parce que c’était laborieux pour moi que j’ai instauré des techniques pour tricher comme je peux. » J’aime ce que dégage Erwann. Je lui souris et le range aux côtés d’un Dimoné. À ne pas se montrer plus fort qu’il n’est, à ne pas cacher ses difficultés, il m’inspire confiance. D’ailleurs Dimoné, comme un grand frère, y va de son commentaire, « Tu sais Samuel, l’inspiration, c’est la grande soeur de la curiosité. »

Leurs phrases sont belles, mais encore une fois je ne sais que faire de leurs tirades. Seul Erwann a commencé une réponse satisfaisante, une explication claire, avec des vrais morceaux de processus à l’intérieur. Alors je m’excite, j’insiste. « Mais comment vous lancez-vous pour écrire ? Vous n’allez pas me faire croire qu’en vous asseyant au bureau ça sort à tous les coups ! »

Dick Annegarn répond en premier : « Moi je m’octroie des droits qu’un  français aurait évités. Je parle mal exprès. » Cayouche le suit, « Je ne sais pas écrire. Ça vient comme ça dans la tête. Je ne fais que parler de la vie, de ce que je vois. » Ok, donc en fait, sous leurs airs de gars détendus, ils viennent juste de me faire comprendre que je me prenais trop la tête. Ismaël en ajoute une couche : « Pour moi c’est un peu pareil, j’ai une confiance totale. Je ne prends pas de notes. Je laisse venir et surtout revenir quand c’est le moment. » « Et moi, souvent, j’ai plus l’impression de retranscrire que de créer. La musique est animale, ma tête passe au vestiaire. » Dimoné vient donc de passer à l’ennemi, de bâtir une frontière entre lui et moi. Je n’aime plus quand je ne comprends pas. Je n’aime pas quand je ne comprends pas.

Les desserts arrivent au compte goutte. Les interventions des autres aussi. Patrice Michaud : « J’écris un peu tous les jours. Je laisse couler l’eau par filet pour que la canalisation ne pète pas par grand froid. » Bernhari : « Tous les jours j’ai peur de la panne. Je passe par plusieurs états dans la journée. Et je me regarde avec une distance et je sais que j’ai beaucoup d’énergie à donner. Alors je prends soin de mon corps pour aider mon mental. Quand j’oublie mon enveloppe corporelle, je me retrouve paralysé dans la création, plus rien ne vient. Je vais courir et ça se décoince. » Matt Holubowski : « Je traite l’écriture de chanson comme une sorte d’expérimentation sociologique. J’observe, je réfléchis, je discute et puis j’attends. J’attends une étincelle. Le déclic c’est un panneau, un mot que je trouve beau, le passage d’un livre. L’étincelle créé l’explosion. Alors je m’assois immédiatement car je dois gérer une urgence. Quinze minutes plus tard, j’ai une chanson et je ne fais quasi jamais de correction. Je ne peux pas créer à moitié, je dois terminer maintenant ou alors je sais qu’elle est perdue à jamais. » Nicolas des Wallace se livre à son tour, sincère et simple : « Un changement positif ne m’inspire pas du tout. C’est seulement dans le négatif que je vais créer. Dans le bonheur, je produis pourri. » Erwann enchaîne. « J’ai besoin de l’autre pour me stimuler. Je n’ai jamais livré un produit fini tout seul. J’apporte un caillou brut et on le polit avec les  autres. On le sculpte, on le rend plus joli, plus attrayant. »

« C’est amusant ! Moi être seule m’aide. J’ai besoin de temps pour que ça infuse. Je fais du vélo, je marche, je voyage. Ou je vais puiser dans des chansons, des films, des livres » L’intervention d’Ava me fait comprendre qu’en fait je n’aurai jamais une réponse idéale vu qu’à la base, ils ne sont pas d’accord entre eux. Karim Ouellet insiste pourtant sur une partie de son idée. « Je vais puiser chez les autres aussi, je vole quand j’aime. Je fais des références parce que ça me plait. Dans mes chansons il y a du X-Files, du Final Fantaisy, du Louis-Jean Cormier. La frontière avec le plagiat est mince, je m’inspire des Riddim. Les gars en Jamaïque qui se passent les instrus de raggae entre eux. » Samuele s’invite dans l’échange. « J’adore la contrainte. Les rimes, les sonorités, les longueurs. Sans elles je n’arrive pas à créer. L’inspiration est indicible. La contrainte c’est un robinet. » Mathilde Côté et son air toujours serein pousse le sujet un peu plus loin. « Je fais pareil quand il n’y a rien, je rapetisse le champ du possible pour donner une direction à mon imagination. Ma crainte n’est pas dans la page blanche elle est juste après, quand j’ai l’idée vient l’angoisse de comment le réaliser. » Posée, sûre d’elle, elle vient probablement de trouver ma faille. Et si c’était la réalisation, le résultat de mes créations qui m’inquiétait et non pas le prétendu manque d’inspiration ?

Luc de Larochellière nous rejoint et explique sa technique quand il bloque. « Quand arrive la page blanche, je fais des heures d’écriture automatique. Je remplis des feuilles entières de constellations, de liens entre les mots. Et puis un sujet apparait. Si je l’ai déjà traité, je cherche une autre façon de l’aborder. » Xavier Lacouture enchérit. « Au lieu de partir de la page blanche, en ateliers, on part sur des contraintes, des exercices pour parer à cette crainte. On prend un autre biais, on escroque son cerveau. Il faut accepter de jouer le jeu, de ne pas vouloir finir tout de suite. » Matt Holubowski n’est pas entièrement d’accord, « J’ai fait des camps d’écriture. On m’a expliqué la rigueur, écrire constamment. J’ai essayé de suivre les conseils des grands chansonniers locaux pour réaliser que ce n’était pas ma technique. Je suis très travaillant mais pas rigoureux, ni acharné. C’est trop complexe pour moi, ça ne me convient pas. » Ismaël me regarde, l’air grave mais le sourire en coin, comme à chaque fois qu’il vous adresse la parole. On ne sait jamais s’il va blaguer ou s’il est sur le point de pondre une vérité philosophique absolue. « Samuel, il faut que tu te laisses dominer par ce que tu fabriques. » Merde. Il est sérieux.

Alors d’accord. Il me faut accepter de ne pas savoir en fait. Je dois arrêter de vouloir absorber les conclusions de chacun car sans en faire l’expérience moi-même, je ne saurai jamais ce qui me convient. Il me faut accepter de vivre les événements comme ils viennent. Faire du mieux que je peux sans me braquer. Le bus s’arrête comme s’il m’avait laissé exactement le temps nécessaire pour parvenir à cette pensée. Voilà, c’est ici Petite Vallée, et c’est apparemment dans cette maison que je vais être logé. Chez l’habitant. Je le découvre. Je déteste ça. Débarquer chez des inconnus est la pire chose qui soit. Je vais me sentir obligé de faire la discussion, je ne vais pas oser dormir tard une fois le jour levé, je vais devoir partager les toilettes. Mais il y a encore plus grave. L’absence de wifi.

Je vais devoir passer à la pratique immédiatement. Vivre le présent. Quel concept abrutissant. Que je le veuille ou non, je ne vais pas pouvoir remettre à plus tard les rapports humains, je ne pourrai pas voir ça dans quelques mois, sur Facebook, confortablement assis chez moi. Les idées à partager, les bruits, les odeurs, les discussions variés vont se vivre ici et maintenant, sans intermédiaire virtuel. Quel fardeau !

Je prends une grande inspiration pour masquer ma trouille, salue mes hôtes et découvre sur la porte de la chambre d’amis, le nom qu’ils lui ont donné. Le Phare. Le marin d’eau douce en moi décoche un sourire. Si je l’ai trouvé, même malgré moi, c’est que je suis sur la bonne voie.

Voila cinq jours que je n’ai pas cherché à écrire

Voilà cinq jours que je n’ai pas cherché à écrire. Cinq jours que je n’ai quasiment pas pris de photos. Cinq jours que j’ai vécu sans accumuler des notes dont je ne saurai pas quoi faire plus tard. En débarquant au cœur du théâtre de la Vieille Forge, j’ai su que j’étais en sécurité, comme si j’avais toujours connu cet espace, comme si en ces lieux je pouvais être simplement un gars simple qui laisserait ses bagages encombrants aux portes de la bâtisse. Est-ce dû au Saint Laurent, en face de moi ? à trente pas de la terrasse avec ses airs d’océan protecteur, aux balançoires sur le terrain ? qui semblent dire qu’ici les rires ont leur place, que la joie a droit de cité, aux dizaines de photos et d’affiches d’artistes que j’écoute aussi de mon côté de l’Atlantique ? Louis-Jean Cormier, Marie-Pierre Arthur, Michel Rivard, Félix Leclerc, Daniel Lavoie, Pierre Flynn, Jim Corcoran. Ou alors, c’est bêtement à cause de toutes les histoires que l’ambassadeur et programmateur des lieux, Alan Côté, m’a conté depuis qu’on s’est rencontré, il y a quelques mois. Tant et tant qu’il m’a incité à rêver d’avoir la chance de venir ici un jour. « Tu sais Samuel, quand on s’en va à Petite Vallée, on est au courant qu’on s’en va loin. Avoir une destination, c’est déjà un voyage intérieur. Les musiciens qui doivent y jouer arrivent toujours avant d’arriver. Le trajet est vraiment long, pourtant je n’en connais pas un seul qui l’ai regretté. Il y a des clefs fondamentales qu’on amasse dans une vie, je suis fier que le passage chez nous en soit une importante pour pas mal d’artistes. Ils sont un nombre incalculable à avoir une histoire intime avec les lieux. »

Dans une heure le soleil se lèvera sur les étendues majestueuses du golfe. Dans une heure, je monterai une fois de plus dans le bus plus petit qu’un bus, direction Montréal. Comme un parfait dernier jour de colonies de vacances, un voile de brume a recouvert le village pour m’aider à ne pas forger de dernier souvenir, le vent sait qu’il serait dommage d’écraser tout ce que j’ai vécu ici. Je refuse dès lors d’ordonner mes pensées. Je veux d’un trait tout revoir à chaque fois que je fermerai les yeux. Les  discussions jusqu’en pleine nuit avec Gilles et Luc — mes hôtes d’exception — à s’échanger nos découvertes musicales ou à épiloguer sur les différences Québec-France. Le saumon fumé à froid de leur voisin, délicieux (le saumon évidemment). Les amis du verbe installés dans les locaux de la télé locale pour recueillir les chansons populaires de la région. Le même manteau aux couleurs du Village en Chanson que Dany, Dick, Florent et moi nous sommes acheté, fiers de le porter pour se protéger du vent dehors comme pour se croire sur un podium de défilé de mode à l’intérieur. L’étrangeté inspirante de l’incroyable création de Mathilde Côté pour quatuor à cordes et podorythmie. Cette heure où je me suis laissé embarquer par l’audace de l’originalité, de la bizarrerie. La soirée délivrante de danses traditionnelles où je me suis sali, transpirant de toutes mes forces, m’amusant avec mes partenaires inconnus, observant les enfants épuisés s’endormir sur les chaises. Cette phrase écrite sur l’école de Grande-Vallée, le village avoisinant. Pour éduquer un enfant, il faut tout un village. Cette navette de festival pour sept dans laquelle le chauffeur nous laissa entrer à dix pour ne laisser personne sur le bas-chemin. Les set acoustiques improvisés en extérieur avec pour fond de scène la mer et le ciel bleu, ceux dans l’Shed à Léon, au milieu des outils avec Léon, le chien, se promenant à sa guise tantôt entre les spectateurs et tantôt sur scène. Le concert de Matt Holubowski sous le chapiteau où j’ai découvert d’une même voix, le petit frère de Sufjan Stevens, de Jeff Buckley et de Nick Drake. Le show solo de Louis-Jean Cormier durant lequel il m’a prouvé une fois de plus le génie qu’il est. On aurait pu croire qu’il savait simplement bien s’entourer, mais seul avec sa guitare, il retire Excalibur du rocher et s’impose comme le seul et unique Roi.

Et puis, il y a eu le spectacle sensible et émouvant des Chansons rassembleuses, une création alliant autochtones et allochtones. Des chansons aussi simples qu’efficaces, allant droit au but. Ce soir là, j’ai discuté avec Matiu, un des participants, et nos échanges m’ont rassuré : il est aussi paumé que moi. « J’attends l’émotion pour ne pas avoir peur de la page blanche. Les soirs où tout est planifié, tout organisé pour écrire, rien de vrai ne sort. Tu forces pas l’émotion. (silence) Enfin, je te dis ça mais quand on me fait faire des exercices en ateliers d’écriture, je vois que ça peut marcher et donner des trucs bien. Ouais, en fait j’en sais rien, je sais pas si ma technique est bonne. Le seul truc que j’ai vraiment pigé, c’est que je pensais souvent écrire sur d’autres mais en relisant, j’ai constaté que je ne parlais finalement que de moi. C’est peut-être une piste pour toi. »

Je vais commencer à continuer. À ne plus me projeter, la plume se délie. L’inspiration arrive quand je ne me pose plus de question sur ma légitimité. En présence du manque, je pourrai écrire, je trouverai les mots dans l’attente des retrouvailles avec Petite-Vallée, avec Tadoussac, avec chaque personne croisée ici. C’est aussi simple que ça en fait : l’inspiration ne se cherche pas, elle se libère. On ne peut pas changer le temps d’un voyage, alors je fais durer le voyage. Je tente de rester plus longtemps celui que je pourrais devenir.

De retour à Montréal, je décide de rester dix jours de plus, au cœur des festivités du 375ème anniversaire de la ville. Entre moi et moi-léger, je n’ai désormais besoin que d’un petit sac à dos pour voyager. Au détour d’une promenade dans le Parc Lafontaine, je sieste sur un banc, comme si ici mes peurs n’étaient plus souveraines.

Et puis …

Ça pourrait se terminer au moment où j’arrive chez moi. Je pose mon sac à dos, soulagé de pouvoir enfin m’étaler sur mon lit. Le repos du guerrier. Gros plan sur mon visage, le sourire aux lèvres, ressassant en voix off ce que j’ai appris au Québec. Le genre de scène qui au cinéma commencerait par une citation bien sentie du genre « Le voyage fait partie de l’inspiration. » D’accord, elle est aussi éculée qu’elle est inspirante, mais je jure que ça sonnait bien quand Alan me l’a dit. Voilà ce à quoi ça pourrait ressembler s’il n’y avait eu l’incendie un mois après mon retour. Le 15 août 2017, le théâtre de la Vieille Forge disparait intégralement, dévoré par les flammes.

Il est midi ici, six heures du matin en Gaspésie. Je découvre les photos sur les réseaux sociaux, mon cœur se serre, ma respiration s’arrête. J’essuierai quelques larmes sur ma manche pour que me reviennent les mots de Gabriel Yacoub. « Le feu nous a mariés d’un lien plus épais qu’aucune république n’aurait pu le tisser. » Triste, retourné, brûlé de l’intérieur, je ne suis pas veuf, au contraire. Le malheur rend vivant. Je sais que ce drame n’en est pas un. Ce sont des funérailles viking. Point de Valhalla sans drakkar enflammé. La Vieille Forge est un phœnix, Alan c’est Dumbledore. Il y aura une suite parce que là-bas la musique restera toujours plus forte. Plus forte que la mer, plus forte que le feu. Il ne peut pas en être autrement. Je sais que tôt ou tard je retrouverai mon village enchanté pour l’étreindre de nouveau.

« Tu crois encore à l’artisanat de la chanson, Alan ?

– Évidemment ! Je pense que la création est toujours en avance, pas la technologie. Ce n’est pas la diffusion qu’il faut soutenir, ce n’est pas un modèle qu’il faut aider, c’est la possibilité de créer qu’il faut donner. »

Voilà, c’est ça, le Village en Chanson de Petite-Vallée n’est pas qu’un lieu de passage, c’est un lieu de naissance.

En savoir plus sur les festivals de Tadoussac et de Petite-Vallée : www.chansontadoussac.com & www.villageenchanson.com

 

Crédits

Texte et images : Samuel Rozenbaum
Septembre 2017

Citations empruntées hors interviews :
Moi-léger – Karkwa
Des larmes sur ma manche – Debout sur le Zinc
Le feu – Gabriel Yacoub

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