Contrepèteries

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Les contrepèteries

La contrepèterie, c’est cette inversion de l’ordre des sons, des syllabes, des lettres et de mots donnant un autre sens, comique, burlesque ou grivois à la phrase initiale. Joël Martin, spécialiste français de la contrepèterie, se plaît à définir le contrepet comme « l'art de décaler les sons que débite notre bouche ».

Béaba de la contrepèterie

Appelée antistrophe ou équivoque au XVIe siècle, la contrepèterie est un jeu de mots, une figure de style qui consiste à permuter des lettres ou des syllabes dans une phrase, afin d’obtenir un nouveau sens comique.

On a coutume d’attribuer la première contrepèterie à Rabelais (1494-1553), qui en 1532 dans le chapitre XVI de « Pantagruel » écrit ceci : « […] Panurge disoit qu’il n’y avoit qu’un antistrophe entre femme folle à la messe, & femme molle à la fesse. »

Ainsi, ne confondons pas : « un solitaire bien mis » et « un militaire bien sot » ou encore « un notaire attablé » et « un notable atteré »…

Mais la contrepèterie peut être bien plus grivoise, et c’est d’ailleurs le plus souvent ainsi qu’on la connaît…

Depuis 1984, Joël Martin signe la rubrique « Sur l’Album de la Comtesse », de l’hebdomadaire satirique français, « Le Canard enchaîné », dédiée aux contrepèteries. Rebondir sur l’actualité mais aussi les mots de tous les jours, permet de rire de tout grâce à la permutation des syllabes, des mots ou des lettres. Nous avons sélectionné pour vous les meilleures citations de l’entretien réalisé chez lui, au milieu de ses multiples ouvrages à ce sujet.

Une des règles de la contrepèterie, serait de ne pas en donner la solution. Toutefois, comme un humoriste aime à le répéter, il faut être trois pour apprécier une contrepèterie : celui qui l’énonce, celui qui la comprend, et celui qui ne la comprend pas. Nous avons donc fait le choix pour celui qui ne la comprend pas, de donner la solution au bout de quelques secondes. N’hésitez pas à cliquer sur pause si vous ne voulez pas avoir la solution tout de suite !

C’est le son et non l’orthographe qui compte, avec une correspondance phonétique rigoureuse. Ces exemples de contrepèteries sont pensés pour être lus à haute voix, et bien sûr, pour être présentés à des amis lors d’un repas convivial.

La première contrepèterie

« Il y a toujours une petit zone de flou parce que la contrepèterie est orale, c’est le son qui compte, l’orthographe en prend quelquefois un coup. On ne sait pas d’où ça remonte parce que qu’on ne peut pas dater la première contrepèterie émise oralement. En revanche la première contrepèterie écrite c’est dans Pantagruel, en 1534 ou 1537 dans le chapitre XVI et c’est la célébrissime « femme folle de la messe ». »

Joël Martin

Une bonne contrepèterie

« C’est celle qui va faire rire tout de suite, il faut qu’elle soit courte, si possible de facture simple, c’est-à-dire que l’on échange que deux éléments, pas quelque chose d’enchevêtré, qui est une performance intellectuelle mais qui ne fait pas rire parce qu’on a trop cherché. Il faut que l’illumination jaillisse soudainement, que ce soit une explosion de rire. L’exemple le plus parfait est celle de Rabelais, « la vieille dame folle de la messe ». Luc Etienne en a fait une merveilleuse, que tout le monde dit quand il s’agit de convenir d’un rendez-vous : « je vous laisse le choix dans la date ». J’en ai fait quelques une dont je ne suis pas trop mécontent, en particulier « la contrepèterie c’est l’art de décaler les sons ». Celles-là, elles font rire immédiatement, ou « le jus au curry » . Donc : simplicité et concision. Il faut aussi que le dernier mot de la phrase soit un des mots à transformation. »

Joël Martin

« Sur l’Album de la Comtesse »

« Je suis un peu comme le fou du roi, le roi de la journée des fous telle qu’elle était au Moyen-âge, où un jour par an, on avait le droit de tout dire du moment que c’était drôle. Moi j’ai beaucoup de chance c’est une fois par semaine ! C’est une sorte de catharsis, une sorte de manifestation, de contestation, on égratigne sans blesser (…) « L’album de la Comtesse », il y a trois petits pavés, celui du milieu est réservé aux lecteurs. J’en reçois beaucoup par internet, beaucoup de gens qui m’écrivent, ce n’est pas un courrier de ministre mais quand c’était par la poste je recevais en moyenne une lette par jour ce qui au bout de 25 ans finit par faire ! Je garde tout, c’est une sorte de confrérie de connivence avec les lecteurs. Et j’ai lié amitié avec plusieurs d’entre eux qui sont des fidèles, qui m’en envoient pour l’un d’entre eux depuis plus de 20 ans ! »

Joël Martin

Étymologie

« La contrepèterie, le son du mot est tellement adapté à ce que c’est qu’on explose de rire, c’est une trouvaille ! Ça vient du bas latin, contre-pétter qui veut dire substituer, dire une chose pour une autre. »

Joël Martin

La science du contrepet

« Quelqu’un comme Raymond Devos utilisait le mot dans sa double utilité, le véhicule d’idée et en même temps, la patte sonore. Et puis il y a aussi Boby Lapointe, avec lui c’est de la pure musique, c’est fabuleux. De temps en temps pour les enfants je fais des hommages à Boby Lapointe je joue sur le tuba : tuba t’as bu, buta … c’est du Boby Lapointe appliqué à la contrepèterie, d’ailleurs il en faisait. Je suis très jaloux parce que j’avais inventé « la grasse matinée » alors ça donnait « la masse gratinée », et puis Boby l’a trouvée avant moi donc je la lui rend de grand cœur ! »

Joël Martin

Une polissonnerie à point

« Il y a l’effet de distance, sous la phrase BCBG il y a la polissonnerie, alors que si on dit directement la polissonnerie, ça ne fait rire personne. Une fois dans un dîner festif, un grand chef de cuisine – qui était président de jury d’un concours culinaire – racontait que certaines candidates à ce concours culinaire et qui avaient vraiment envie de réussir, prenaient des voies un peu détournées, qu’elles ne montraient pas que leurs qualités de cuisinière. Le dîner avait beau être très détendu, il y a avait une petite gêne qui s’installait… alors j’ai appelé le contrepet au secours, je suis monté au créneau,  j’ai dit au monsieur : « En somme vous êtes en train de nous dire que les candidates devaient montrer leur jus au curry ? » Ca a été la détente instantanée, tout le monde s’est marré, le contrepet avait résumé ce que disait le monsieur depuis un quart d’heure ! C’est ça la puissance du contrepet, en trois mots on dit beaucoup de choses ! »

Joël Martin

Spoonerisms : l’équivalent anglais des contrepèteries

« She has a soul full of hope » – elle a l’âme pleine d’espoir- et « She has a hole full of soup » – elle est propre sur elle… Le mot vient de Archibald Spooner qui était professeur à Oxford et qui en faisait beaucoup. En français il y a à peu près 50 000 contrepèteries, en anglais il y en a un millier à peu près, ce qui est déjà fort honorable ! Ce qui fait qu’on est médaille d’or toute catégorie, la médaille d’argent étant l’anglais avec les spoonerisms. »

Joël Martin

Crédits

Textes

Alix de Goldschmidt / TV5MONDE

À partir de l’interview de Joël Martin auteur des ouvrages suivants :

Le petit livre des contrepèteries, vol. 3, First, 2010
Le contrepet témoin de son temps, First, 2008
Le petit livre des contrepèteries, vol. 2, First, 2007
La contrepèterie, P.U.F., coll. « Que sais-je ? », 2005
Le petit livre des contrepèteries, vol. 1, First, 2005
La bible du contrepet, R. Laffont, coll. « Bouquins », 2003
Sur l’album de la Conteste, Albin Michel, 1997
Le dico de la contrepèterie, Seuil, 1997
Contrepétines, Albin Michel, 1996
Contrepétarades, Seuil, coll. « Petit Point », 1994
L’art des mots – L’eau des mares, Albin Michel, 1994
La vie des mots – L’ami des veaux, Albin Michel, 1993
Le contrepêtisier, Presses de la Cité, coll. « Hors collection », 1992
Sur l’album de la Comtesse (1979-1987), Albin Michel, 1988
Manuel de contrepet (préf. Yvan Audouard, ill. Cabu), Albin Michel, 1986