Musiques: Cap au sud

Carte postale régionale d'artistes à l'accent chantant

Focus

« Concept Albums »

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« Concept Albums »

Pop/rock et Méditerrannée

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Pop/rock et Méditerrannée

Chanter en français

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Des projets maîtrisés

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Des projets maîtrisés

Une scène sudiste?

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Une scène sudiste?

One of Us

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One of Us

French Rivieraa

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Hifiklub

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Hifiklub

Marseille, la musique du monde

« Pour faire un tour d’horizon un tant soit peu objectif de la musique à Marseille, il faudrait avoir fréquenté trente ans, voire quarante ou cinquante ans de vie nocturne, avoir arpenté tous les quartiers de la ville et entendu tous ses sons ». (Patrick Coulomb)

Marseille, la musique du monde

Marseille, la musique du monde

Marseille

Chaque époque a ses fantasmes musicaux. Chaque Marseillais porte avec lui ceux de son époque, pourvu qu’il ait un peu traîné ses oreilles du côté du son des guitares. En voilà d’ailleurs un premier, de fantasme, Le Son des Guitares, lieu « mythique » de la nuit locale pendant des décennies. On est ici dans un premier courant, celui que l’on pourrait qualifier de « mainstream ». Car il en va des lieux comme des genres musicaux : chaque époque a les siens, et chacun a son univers, ses endroits, sa musique, ses groupes…
Aussi pour faire un tour d’horizon un tant soit peu objectif de la musique à Marseille, il faudrait avoir fréquenté trente ans, voire quarante ou cinquante ans de vie nocturne, tous les quartiers de la ville et entendu tous ses sons.

Pour faire court – car c’est un livre de 500 pages qu’il faudrait alors, étayé de longues recherches, d’entretiens et d’écoutes – nous allons essayer de réduire cet immense foisonnement musical en quelques théories, quelques familles, quelques filières. Jazz, rock, hip hop, reggae, « musiques du monde » et electro pourraient constituer une ossature à peu près cohérente, du moment que l’on a décidé d’exclure du panel le classique, l’opéra et les musiques expérimentales, trois domaines (notamment celui des musiques expérimentales) dans lesquels Marseille n’est pourtant pas non plus à la traîne.

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JAZZ

Commençons donc quelque part dans la nuit, du côté du port, sur une rive ou l’autre, au Pelle-Mêle ou à La Caravelle. Et voyons ce que le jazz a encore à nous offrir dans cette ville. Des artistes, des lieux et mêmes quelques théoriciens, car le jazz a d’ores et déjà mis un pied dans l’histoire de la musique. Enseigné au conservatoire, habité par des « figures » qui l’ont servi ou le servent encore comme Jean Pelle, Jean-Paul Artero, Régis 

Guerbois, Bernard Souroque, Michel Antonelli, ou le regretté Roger Luccioni, le jazz est ancré dans quelques « institutions » de la nuit locale, qui ont fait vivre les musiciens du cru et accueilli ceux venus d’ailleurs : le Pelle-Mêle sur la place aux Huiles, la Caravelle, qui lui fait face de l’autre côté du Vieux-Port, le parc Longchamp où chaque année le festival « Jazz des 5 Continents » attire des milliers de spectateurs sous les frondaisons centenaires, ou la salle du Cri du Port qui essaie d’avoir une programmation tout au long de l’année. Plus récemment c’est à La Belle de Mai que s’est créé un nouveau lieu jazz, le Rouge, et un autre à L’Estaque, Inga des Riaux, sur un vieux gréement ancré au port. Le port, le port, le port, tout se passe comme si le jazz à Marseille avait besoin d’être au bord de l’eau pour exister, comme si la « note bleue » se confondait avec le bleu de la mer, comme si les ondulations musicales des jazzmen répondaient aux envies de large des marins.

Côté musiciens, les Florens, Pioli, Vesco, Djaoui, Zenino, Luccioni, ont cédé ou cèdent peu à peu la place à une génération plus jeune, dont la figure de proue est le saxophoniste Raphaël Imbert. Derrière suivent des Perrine Mansuy, Vincent Strazzieri, Alice Martinez, Karine Bonnafous, John Massa, dont vous verrez apparaître les noms au gré des concerts sur les murs de la ville ou dans les pages de journaux.

Le jazz semble bien être en fait une musique inévitable à Marseille, beaucoup plus que le rap ou le rock dont les « chapelles » sont peut-être plus fermées, moins accessibles au hasard de la nuit et des portes que l’on entrouvre… Mais on verra ça plus loin. « Le jazz n’est jamais à la mode, mais la mode passe et le jazz reste », disait le guitariste Claude Djaoui…(1)

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Marseille n’est pas une ville rock. Cette phrase, tous ceux qui s’intéressent à la musique à Marseille l’ont entendue, rockers y compris. Ville de la Méditerranée, il est vrai que Marseille a moins que Nantes, toujours citée en exemple, le regard tourné vers l’Angleterre, « le » pays du rock et de la pop. Voire du blues. Marseille s’est construite musicalement avec les apports italiens, espagnols, nord-africains (juifs et arabes) et plus tard avec l’Afrique noire et la sono mondialisée du hip hop. Pour autant, d’une façon sans doute très underground, Marseille est une étonnnante ville rock, où existent en quantité et en variété des lieux et des musiciens. On peut considérer que l’affaire a commencé, comme partout en France, au tournant des années 50 et 60. Les sixties puis les seventies ont vu éclore des formations dont les plus anciens se souviennent avec une nostalgie binaire nettement teintée de « on vous l’avait bien dit que Marseille est une ville rock » : Richard Kennings, Eddy Milton et son Parcmètre, Les 5 Gentlemen, puis, dans la foulée Quartiers Nord, Leda Atomica (les deux toujours vaillants, dans des registres bien différents aujourd’hui mais qui pourtant se son souvent croisés) et une foultitude de groupes plus ou moins éphémères, depuis les années 70 aux années 2010. Citons comme une infaillible litanie de concerts passés et à venir, de galettes arrachées à des conditions de production improbables, les groupes Special Service, Cops and Robbers, Wolfgang, Party d’Athenes, Bootleggers, Kill The Thrill, Martin Dupont, Steacks, Tex Willer, Klaxon, Lawlessness, Nitrate, Belladona 9ch, Arrakeen, Cellophan, Needs, Emma Peel, Sydney Bros Band, Loony Tunes, Terrifik Frenchies, Sepher, Vision, Eclat, Kanjar’Oc ou plus près de nous Dagoba, Lo, One Of Us, Belphegorz, Zebra Skies, Plastic Bag, Mitomen, Menpenti, Dissonant Nation, Electrolux, Cowboys From Outerspace, Kitchen Tales, Temenik Electric, Oh Tiger Mountain ! Les formations ne manquent pas et des structures, comme l’UDCM, ou la région PACA elle-même à travers des opérations spéciales, essaient de canaliser cette créativité qui n’est pas seulement rock mais aussi pop, rap, reggae, ragga, electro, etc.

Marseille3Le problème est plutôt celui de la diffusion. La ville a quelques labels et internet a facilité les choses pour ce qui est de la diffusion de la musique elle-même, mais pas forcément pour ce qui est de sa monétisation, et les grosses salles de concert locales ne se bousculent pas vraiment pour accueillir les groupes locaux, par exemple en première partie de formations nationales ou internationales. Le Moulin et l’Espace Julien, chacun à sa manière, ainsi que l’Escale Saint-Michel à Aubagne, essaient de prendre une part du boulot, mais ce sont surtout dans les toutes petites salles que la scène rock peut exister : Intermédiaire, Machine à Coudre, Poste à Galène, Molotov, Embobineuse, Nomad Café, Maison Hantée, Dan Racing, (la plupart dans le quartier de La Plaine) font passer des groupes locaux, mais les conditions sont souvent aussi amicales que professionnelles et le public est souvent réduit à quelques dizaines de spectateurs. Deux salles en périphérie de Marseille, le Korigan à Luynes et le Jas’Rod aux Pennes-Mirabeau, se caractérisent de leur côté par une addiction au rock metal, heavy metal et progressif, des domaines également arpentés avec succès par les groupes locaux.

Bon an, mal an pourtant, Marseille est restée depuis que le rock y est arrivé une ville rock, truffée d’excellents groupes, mais pour deux ou trois qui émergent ou ont émergé (modestement) comme Canada, Les Valentins ou Soma combien sont restés en attente ? Qu’on ne s’y trompe pas pourtant et qu’on ne réduise surtout pas Marseille à une ville rap, on l’a vu, le jazz est là, et le rock – comme le punk – is not dead…

DIGRESSIONS

Avant d’en venir au hip hop, lequel a effectivement donné ses plus grandes stars actuelles à la ville, faisons une petite disgression par quelques-unes des autres scènes qui constituent le paysage musical marseillais.

La première étape de ces chemins de traverse est celle des racines. Car le melting-pot marseillais est aussi un melting-pot musical. La variété italienne et l’opérette marseillaise, les chansons traditionnelles de Corse, de Sicile ou de Calabre également, voire celles d’Arménie, ont créé un terreau idéal pour que, une fois dépassées, ces musiques des origines fassent de Marseille une ville où l’on apprécie ce que l’on appelle en France « les variétés ». Ce n’est sans doute pas pour rien que Jean-Jacques Goldman, dont la carrière est bâtie sur une musique métisse, entre chanson et blues, a finalement installé ses quartiers dans cette ville. Il y a trouvé les musiciens (Benzi, Veneruso, Arzel, Battaglia, etc) qui ont su lui donner sa couleur personnelle, les mêmes ou presque qui ont aussi forgé la carrière de Patrick Fiori, unes des plus grandes stars de la ville en matière musicale, qui, en ventes de disques, vient se placer juste après les IAM et autres Psy 4 de la Rime. Ce n’est pas pour rien non plus que Charles Aznavour a reçu la médaille de la Ville de Marseille l’été dernier, il compte ici d’innombrables admirateurs qui « l’annexeraient » volontiers. Et ce n’est pas étonnant non plus que Marseille se frotte avec succès au flamenco et aux musiques du nord et de l’est de la Méditerranée, arabes, juives voire tziganes. Star internationale du flamenco, l’Aubagnais Juan Carmona est un bon exemple de cette réussite, tandis que les musiques arabo-andalouses et « klezmer » avancent des pions avec Gil et Sylvie Paz d’un côté (Barrio Chino) ou Kabbalah de l’autre.

Deuxième étape de cette digression, la musique provençale. Elle a donné ici de curieux rejetons. Mixée à la sauce jamaïcaine (reggae et ragga), elle a enfanté une galaxie assez unique en son genre, que l’on pourrait appeler selon le point de vue duquel on se place du « reggae marseillais » ou de la « musique trad provençale modernisée ». Massilia Sound System bien sûr, mais aussi dans la foulée des artistes ou des groupes comme Manu Théron et Dupain, Gari Greù, Papet J, Tatou, voire Lo Cor de la Plana, se sont emparés de la langue provençale pour la travailler en musique sur des rythmiques essentiellement caraïbes ou parfois brésiliennes. Ils sont le fruit d’un mariage entre sensibilité musicale et raison politique, entre l’héritage de formations plus anciennes comme le groupe Mont-Joia de Jan-Mari Carlotti et les raisonnements occitans de l’écrivain toulousain Félix Castan. A Toulouse cela a donné notamment les Fabulous Trobadors, à Marseille Massilia Sound System. Dans les deux cas, une galaxie est née, et à Marseille l’étoile la plus brillante de cette galaxie, même si elle a pris ensuite une dimension toute personnelle, n’est autre qu‘IAM, dont la première production (la mixtape Concept à la fin des années 80) a été le fruit du travail de Roker Promocion, la boite de prod fondée par le Massilia Sound System

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Dernière étape de cette digression, les musiques des îles et les musiques africaines. On navigue cette fois en terre inconnue. A travers des musiques qui ne sortent pas ou peu des communautés où elles sont écoutées. Il en fut ainsi du raï algérien, que l’on découvrit avec le succès de Khaled alors que celui-ci s’était produit bien avant à Marseille, ville à laquelle il consacre en 1997 une chanson, Oran-Marseille. Il en va aujourd’hui ainsi du « toirab » comorien, dont les plus grandes vedettes viennent à Marseille, jouent devant des centaines ou des milliers de personnes (dans le temps à l’Escale Saint-Charles ou aujourd’hui encore au Florida Palace) dans la plus grande indifférence des autres Marseillais. Exception faite de quelques artistes comme Chebli ou Ahamada Smis qui ont su sortir de leur pré carré. Enfin, il en est de même aussi pour nombre de chanteurs antillais, réunionnais ou africains, qui passent ici incognito, sauf de « leur » public évidemment. Mais le terreau de cette musique à Marseille est bien là, comme a pu en témoigner la réussite du groupe Kassav’ et de son « marseillais de service » Jacob Desvarieux.

HIP HOP

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Ce tour d’horizon de la musique à Marseille n’aurait évidemment pas été possible sans consacrer un important chapitre au rap. Arrivé à Marseille dans les rues du centre-ville, autour de la station de métro Vieux-Port dans les années 80 avec ceux qui ne formaient pas encore le groupe IAM (pour Imperial Asiatic Men), le rap d’ici est en connexion directe avec celui de New York, où Philippe ‘AkhenatonFragione aime à raconter qu’il allait fréquemment, dans sa famille italienne émigrée aux Etats-Unis. Le « mia » italien, son camarade réunionnais Shurik’n et les autres membres d’IAM (d’origines espagnole et pied-noir, française, sénégalaise ou algérienne) ont réussi peut-être pour une raison autre que simplement musicale. Tous enfants de Marseille mais tous issus de terres diverses, qu’elles soient européennes ou africaines, ils ont représenté et représentent encore – inconsciemment ou pas – la vitalité du brassage culturel et ethnique de Marseille. En est né un hip hop qui porte des paroles saines et non pas violentes ou vengeresses et qui surfe sur des musiques très  ouvertes à des influences nombreuses et sur un flow qui ne manque pas de rappeler l’efficacité de la « tchatche » locale quand elle est bien maîtrisée. Mais IAM est aujourd’hui le vieux chêne dans une forêt hip hop qui n’a fait que croître et embellir : 3ème Oeil, Soul Swing & Radical, Faf Larage (le frère de Shurik’n d’IAM), Fonky Family, puis Psy 4 de la Rime avec ses cousins comoriens Soprano, Vincenzo et Alonzo, Puissance Nord, Kenny Arkana et son hip hop plus musclé ou encore L’Algerino, ou récemment Kraftsmen (avec le New Yorkais Timbo King) et le buzz internet de Mesrime. La question en revanche qui est posée pour le rap avec plus d’acuité encore que pour le rock, bien plus d’acuité, est celle de la diffusion. Une salle à Marseille, L’affranchi, a été créée avec pour vocation d’accueillir les concerts et les résidences de travail des groupes de rap, mais cette salle, pour cause de travaux, est restée fermée tout au long de l’année 2013 (l’année où Marseille est capitale européenne de la culture). Cherchez l’erreur. Le rap et le hip hop sont donc restés aux abonnés absents l’année même où le genre aurait pu gagner ses lettres de noblesse, son « intégration » dans la culture « officielle », dans cette ville où il est une référence mondiale.

WATCHA CLAN, CHINESE MAN, NASSER etc. LA NOUVELLE SONO MARSEILLAISE 

Jazz, rock, hip hop, pour être complet encore faudrait-il évoquer la scène electro. Parfois issue ou cousine du rock, parfois plus indépendante elle possède aussi à Marseille une écoute réelle. En témoignent les soirées régulièrement organisées au Dock des Suds par l’association WeArt, le succès renouvelé du festival Marsatac et la naissance de plusieurs autres festivals comme le Be Fort Festival ou Impressions Visuelles. En témoignent aussi la qualité d’artistes aux frontières de l’electro, du rock, du dub, comme Yvi Slan, Dubmood, ou Nasser, ou encore le succès de Chinese Man et du label que le groupe a créé.

Au passage on ne peut pas détacher l’essor musical marseillais des vingt dernières années de l’émergence de nouveau lieux et de nouveaux festivals. On a parlé déjà ici de l’Espace Julien et du Moulin et cité de nombreuses « petites salles ». A ce panel, il faut rajouter le Dôme, qui a permis, même si les groupes marseillais en sont absents, de redonner à Marseille une actualité de « gros » concerts parfois intéressants (Page & Plant, The Cure, Oasis, Janet Jackson, Korn, Metallica, ZZ Top, etc) mais aussi et surtout le Dock des Suds, qui réussit à brasser artistes locaux (vedettes ou moins vedettes) et artistes nationaux et internationaux, salsa et rock, musique africaine et jazz, reggae et chants polyphoniques, rap et pop, etc.

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Et pour conclure, puisqu’au-delà des chapelles musicale il aura été beaucoup question de métissage, de mixage et de brassage, évoquons un groupe qui à lui seul est finalement un résumé de la scène marseillaise : il chante dans toutes les langues (c’est à peine exagéré), mixe les sonorités des musiques méditerranéennes et de l’electro, du dub et du rock pour sonner comme une sorte de ragga-blues marseillais international, le tout par l’entremise d’une chanteuse figure de proue qui est l’image même de ce que Marseille a de plus moderne et de plus international à offrir. Ce groupe c’est Watcha Clan, et si vous devez retenir un nom de cet article pour l’associer à Marseille, c’est finalement le leur.

PC

Patrick Coulomb est journaliste culturel et éditeur.

(1) Cité dans « A fond de cale, 1917-2011 un siècle de jazz à Marseille », de Michel Samson & Gilles Suzanne, éditions WildProject