Tiziana de Carolis

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Une femme compositrice

Tiziana de Carolis, concertiste classique, est une des rares femmes compositrices de musique de film, un métier qu’elle exerce avec passion. De passage à Paris pour une séance de master class, elle nous raconte son parcours, les multiples facettes de son métier, la façon dont la composition musicale s’impose à elle et sa vision de la profession en tant que femme et mère.

« C’est la musique qui m’a choisie »

Issue d’une famille où la musique n’avait pas de place particulière, Tiziana de Carolis y succombe pourtant, comme poussée par la volonté d’une bonne fée: « Ce n’est pas moi qui ai choisi la musique, c’est la musique qui m’a choisie. » C’est à l’école que les dons précoces de cette enfant de 3 ans se font remarquer : « La maîtresse a convoqué mes parents pour leur dire que j’avais quelque chose de très spécial avec la musique et qu’il fallait, un jour ou l’autre, qu’ils se penchent sur le sujet. » Deux ans plus tard, ce petit quelque chose se précise : « Pour mes 5 ans, j’ai demandé à mes parents de m’acheter une guitare, nous sommes allés dans un magasin à Rome mais ma main était tellement petite que je ne pouvais pas empoigner l’instrument. Le vendeur a alors suggéré à mes parents de me faire débuter par des cours de piano. Voilà comment tout a commencé ! »

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Les années d’apprentissage s’enchaînent cahin-caha : « A cette époque je vivais en voyage, avec mon cartable sur le dos dans les trains. Mon père m’envoyait les devoirs par téléphone, je les faisais dans le train, je voyageais la nuit… Le matin il venait me chercher à la gare et j’allais à l’école comme tout le monde. »

A 17 ans Tiziana commence à donner des cours particuliers de piano pour se payer des cours de composition puis quitte l’Italie pour Paris où à la suite d’une belle rencontre elle obtiendra une bourse et la chance de suivre des cours avec Patrice Mestral, compositeur, chef d’orchestre, pianiste, improvisateur, accompagnateur de chanson et enseignant : « Il m’a donné mes cours de composition, de musique de films, d’orchestration… Deux ans après j’avais mon diplôme supérieur en composition de musique de film. »

« Quand on fait de la musique de film, on ne fait pas de la musique pure »

En 2005 elle crée une classe de composition de musique de film, une première, au Conservatoire Maurice Ravel de Levallois. Valentin Mercier, après avoir étudié la musicologie à la Sorbonne, y a suivi l’enseignement de Tiziana. Il est au début d’une carrière prometteuse en composant pour des courts métrages. Sa démarche dans l’exercice « La fille du tram » est l’illustration des préceptes du professeur. La musique doit s’adapter à l’image en faisant parfois un voeu de modestie.

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« La composition c’est une idée fixe. »

Le fait d’être une femme n’a vraisemblablement pas eu d’influence sur la carrière de Tiziana, du moins dans un premier temps : « La situation s’est compliquée quand je suis devenue mère. Concertiste, pédagogue, compositrice, mère, ça fait beaucoup ! Mais surtout l’espace que prend un enfant est bien plus important que celle de son petit corps dans le monde. Un enfant c’est du temps et de l’espace mental dans la vie d’une mère, surtout quand c’est le premier et qu’on a la prétention d’être une mère parfaite ! Très vite on découvre que ce n’est pas possible et qu’il faut garder de la place pour soi, et dans mon cas pour écrire de la musique. La composition c’est une idée fixe, quand on a une idée, on y est la nuit, le jour, tout le temps… »

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Par un habile jeu du hasard, Tiziana reçoit sa première commande – une œuvre pour chœur et orchestre – à peu près en même temps qu’elle se découvre enceinte. Pendant un an, elle va mener une double gestation : « J’avais mon enfant qui grandissait dans mon ventre et mon œuvre qui grandissait dans ma tête, ça a été la période la plus difficile et complexe de ma vie. » On complète ses propos par le mot « magique » tant le processus de création se révèle décidément bien mystérieux : « L’œuvre s’appelle Les quatre éléments. L’élément feu m’a été entièrement dicté par mon enfant, une nuit, à 2 heures du matin. Alors que je lui donnais le biberon, il s’y accrochait avec une telle force tellurique que la musique s’est emparée de moi ! Je n’avais qu’une hâte, c’est qu’il termine ce biberon – qui m’a semblé le plus long de la planète – pour que je me mette à écrire cette musique qui avait soudainement surgi dans ma tête. J’étais entièrement concentrée sur ça et j’ai effectivement passé toute la nuit à écrire. Sans mon fils, je n’aurais pas écrit cette pièce-là. »

Analyse d’une oeuvre : « Androgynous »

Androgynous fait partie d’une série, Duality, une œuvre en sept parties commandée par une artiste peintre : « Je voulais parler de cette dualité permanente qui existe dans chaque homme et dans chaque femme. Il y a une composante masculine et une composante féminine chez les uns et les autres ; cela peut être plus ou moins important et faire que les personnes sont plus ou moins imposantes, agressives, douces…

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La partition est en trois parties : dans la première partie, je parle du côté féminin que je représente comme une mélodie mouvante et changeante ; l’humeur féminine est moins stable que l’humeur masculine d’où cette envie de mettre en musique une mélodie qui, tout en étant la même, change de tonalité tout le temps. Dans la deuxième partie je parle plus du côté masculin, que j’ai identifié dans un rythme de tango avec des accents très secs et virils. Et dans la troisième partie j’essaye de mélanger les deux éléments en les alternant, en les mettant en contraste les uns avec les autres mais aussi en les intégrant. Je pense qu’un individu est fait de moments où il est plus masculin que féminin et de moments où il y a un équilibre des deux. »

Une femme à la baguette ?

Concertiste, pédagogue, compositrice, Tiziana s’est également intéressée à la direction d’orchestre dans lequel « le côté psychologique est très fort car un chef d’orchestre doit ménager la musique mais aussi les caractères, les fragilités et les particularités de chaque instrument et de chaque individu. » On pense alors à une citation célèbre du chef allemand Herbert von Karajan (« La place des femmes est dans la cuisine, et non dans l’orchestre symphonique. »), même si depuis les choses ont bougées. Tiziana acquiesce fébrilement : « Disons qu’historiquement les orchestres étaient masculins, et pour un orchestre d’hommes, c’est très difficile de se faire diriger par une femme, tout simplement parce que ce n’est pas son rôle social. L’orchestre de Berlin par exemple a été fermé aux femmes pendant très longtemps, c’est-à-dire qu’elles ne pouvaient pas auditionner… Alors imaginez cet orchestre dirigé par une femme, c’était inenvisageable ! » Mais aujourd’hui, Tiziana est très à l’aise avec une baguette de cheffe d’orchestre : « Si on ne joue pas le jeu de la séduction et qu’on  devient purement musicien, l’orchestre comprend qu’en face il n’a pas une femme, il n’a pas un homme,  mais juste un musicien qui a une idée claire, précise de ce qu’il veut obtenir d’eux, alors les choses changent subitement. »

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Répondant à nos interrogations sur une possible sexuation des instruments, Tiziana s’amuse : « Il y avait des instruments qui auraient dénigré la virilité d’un homme, comme la harpe, donc on acceptait qu’il y ait des harpistes femmes dans les orchestres. Plus amusant encore, savez-vous que la dernière instrumentiste acceptée en orchestre est la clarinettiste, parce que c’est un instrument phallique ? Imaginez un peu ces tuyaux dans les jambes… C’est drôle qu’on n’arrive pas à séparer l’intellect de la profession ! Au début du XXème siècle, des scientifiques ont voulu démontrer l’incapacité de la femme à créer puisqu’elle procréait : le fait de donner la vie devenait incompatible avec le fait de créer quelque chose du néant. Je ne sais pas à quelles conclusions ils sont arrivés… Apparemment je compose, il y a d’autres femmes qui composent, donc c’est possible et pas incompatible avec l’être femme ! »

Mentions spéciales

Interprétation :
Citrouille et vieilles Dentelles  de Tiziana de Carolis
Interprété  par la Philarmonique du Coge
Direction Aurélien Azan Zielinski

Production UCMF
Images Denis Harrnois

Présenté par Vincent Perrot

Remerciements Katy Borie – UCMF
Pierre-André Athané

Tiziana de Carolis : http://www.tizianadecarolis.com/